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Les interviews

Théâtre de l’invisible

Entretien avec Alexandre Pavlata et Benoît Blanc de la Compagnie N° 8

Entre théâtre et réalité, La Compagnie N°8 vient de réaliser une prestation mémorable à Henvic de Donnez-nous votre argent, où ils dénoncent avec humour un monde d’argent et d’hypocrisie. Entre deux costards cravate, rencontre avec ces phénomènes, en espérant qu’ils ne viennent pas me demander de l’argent...

Pouvez vous revenir sur votre parcours ?

Benoit : J’ai commencé à faire du théâtre quand j’avais 12 ans, j’ai travaillé dans une école à Bordeaux et vers 14-15 ans j’ai commencé à faire des rôles professionnels en théâtre. Et puis je suis monté à Paris pour faire l’école Jacques Lecoq, pendant 2 ans, en sortant j’ai commencé à faire un peu de théâtre dans une compagnie. Ensuite je suis rentré au Rire Médecin en tant que clown dans les hôpitaux, ce que je fais depuis 7 ans et où j’ai rencontré Alex. Et puis je continue à peu près tous les ans à faire une pièce. J’ai rencontré en parallèle une bande de réalisateurs-scénaristes-amateurs avec qui je fais des projets audiovisuels à peu près tous les ans et notamment il y a un an et demi j’ai crée une émission internet qui s’appelle Ça sent le fromage, une fausse émission culturelle et on a fait 65 épisodes. J’essaie de défendre ça, aujourd’hui on a un producteur et on cherche une chaine. Et puis il y a 4 ans, avec Alex on s’est dit qu’on aimerait bien bosser ensemble. Donc on est parti sur cette idée de Donnez nous votre argent et puis assez vite on a vu qu’on s’entendait bien qu’on se comprenais et que ça marchait bien. On a crée un petit spectacle en impro dans la rue, on l’a répété beaucoup dans la rue, plutôt qu’en salle, on a testé pas mal de trucs et le spectacle a évolué et on en est arrivé là.

Alex : je suis parisien issu du cirque, mes parents étaient dans le cirque depuis plusieurs générations. J’ai eu une vie un peu dans le cirque et un peu dans la vie on va dire normale, scolaire. A 18 ans j’ai raté lamentablement mon bac donc j’ai décidé de m’engager dans la voie du cirque et du spectacle. J’ai rejoint mon père aux États Unis, j’ai fait 3 ans de cirque où je touchais à tout. J’ai rencontré des clowns, des artistes de rue et c’est un peu comme ça que j’ai découvert les arts de la rue. Ça m’a bien plus et du coup je suis revenu en Europe, car c’est quand même beaucoup plus vivant qu’aux États Unis. Et là j’ai commencé à me lancer dans la rue, d’abord en solo, je suis allé de gauche à droite, j’ai fait beaucoup d’impro pendant pas mal d’années. Je suis parti à 25 ans en Italie où j’ai retrouvé Stéphie dans une compagnie de danse contemporaine. On a travaillé pendant trois ans, entre temps je me suis fait engagé au Rire Médecin, j’y suis depuis quasi 10 ans. Et il y a 4 ans avec Benoit, on discutait théâtre et on sentait un bon feeling artistique et puis on s’est dit on fait un essai, on se lance. On a fait les premières présentations de travail à Aurillac, on s’est dit on va voir si ça marche et si ça marche pas on passe à autre chose. Et ça a bien pris, on avait que 20min de spectacle très impro, très fulgurant et ça nous a donné envie de continuer.

Vous vous êtes formés en participant à « Rue Libre », vous participez à nouveau à l’évènement cette année ?

Alex : oui on recommence cette année. Ce qui s’est passé cette première année de « Rue Libre », on a rassemblé 22 copains et copines toujours autours de cette thématique du business, cravate, tailleur et qui nous plait tellement. Et on a proposé pour « Rue Libre » de faire une grande déambulation sur des thèmes assez précis, on s’est bien marrés et il y a eu un bel impact. C’est là qu’on a eu une proposition de Jean-Raymond Jacob de la compagnie Oposito, de créer un vrai spectacle autour de cette déambulation. On s’est lancé là dedans et Sotteville (Sotteville-Lès-Rouen) nous a rejoint en tant que coproducteur et le Fourneau également. Là on est en pleine création depuis 3 semaines, on doit finir dans 2 semaines et on fait notre première le 16 mai à Noisy Le Sec.

Ce nouveau spectacle, Homo Burocraticus, reprend le même thème que Donnez nous votre argent, celui des hommes d’affaires, du business, d’où vous vient cette envie d’explorer ce sujet ?

Benoit : parce que c’est quelque chose qui nous choque, qui nous parle. Maintenant avec la crise, les informations, tout le monde en parle partout tout le temps. Nous depuis que l’on a commencé à travailler ensemble c’est le premier thème qui est venu. Cette absurdité de l’argent, du pouvoir, cette hypocrisie du business man, du politique et du commercial qui se ressemblaient. Cet uniforme du costard dans le monde entier, c’est tout ce monde là qu’il nous paraissait justement drôle. Sur notre site on peut voir une phrase de Léo Bassi qui dit qu’il joue en costume cravate car comme ça quand un enfant verra dans la rue un homme en cravate il dira « oh regarde maman un clown »... Donc voilà pour nous c’est un peu ça... C’est tellement absurde, qu’on a eu envie de le dénoncer.

Alex : C’est vraiment ce thème là qui nous a inspiré. On a voulu parler de ça, dénoncer certaines choses. En parler mais toujours avec de la distance, que ce soit quand même toujours du spectacle sans devenir revendicatif. Et puis on s’est dit comme Léo Bassi le dit, que plus on montrerait ces gens dans une absurdité totale, plus ça nous parlerait à nous artistiquement et plus je pense ça parlerait aussi aux gens qui nous voient. Et aussi je pense que ça doit être un grand plaisir de voir ces trois personnages qui représentent bien ces banquiers et ce monde financier en train de se fouttre des coups de mallette. Souvent des gens reviennent en nous disant « qu’est ce que je ferais bien ça à mon banquier... »

Benoit : c’est une forme d’exutoire et puis une volonté justement de casser cette image des mecs bien habillés, propres sur eux et puis en fait qui délirent, qui ne tiennent pas la route et qui sont incompétents.

Vous avez toujours travaillé dans la rue ?

Benoit : non moi je n’avais jamais fait de rue avant, sauf quand j’étais adolescent j’avais participé à un gros festival international à Bordeaux, et je faisais des petits boulots pour plein de grandes compagnies de rues qui étaient bien gentilles avec le petit adolescent qui essayait. Et puis après j’ai joué deux fois avec une grande compagnie japonaise qui s’appelle OM2 mais c’était très furtif, j’ai du faire 5 interventions dans des spectacles de rue en tout... C’est Alex qui m’a fouttu dehors !

Qu’est ce qui vous plait dans la rue ?

Alex : moi ce que j’aime dans la rue c’est que c’est immédiat, même si là on est dans le cadre d’un festival, où c’est plus organisé. Mais moi j’ai commencé et avec le trio aussi on a commencé le théâtre de rue comme ça se fait encore, mais de moins en moins où on allait dans la rue et où on constituait un cercle de gens qui se disaient « c’est quoi ça ». On avait composé des petites scénettes, des jeux, beaucoup d’improvisation. C’est ça qui me plait beaucoup, c’est immédiat, c’est frais et puis surtout c’est accessible à tout le monde. On a vraiment un panel de gens qui sont le plus ouvert possible, on a des riches, des pauvres, des touristes, des enfants. Et puis j’aime bien le fait qu’on est à l’air libre.

Benoit : et puis il y a une espèce de vérité dans le lieu qui fait que nous on peut partir. Du fait aussi du costard cravate, ça crée un ensemble qui fait vie normale, surtout à Paris. Quand on est sorti comme ça en costard cravate, les gens ne se disaient pas « tiens qu’est ce que c’est ». Et il y a aussi ce truc qui nous plait beaucoup c’est le théâtre de l’invisible. C’est-à-dire d’amener tout d’un coup quelque chose qui pourrait paraître normal et puis petit à petit on se dit « mais c’est quand même bizarre » et puis petit à petit on se dit « non mais attends c’est quoi se délire » et enfin « ah oui d’accord c’est un spectacle ». Et de jouer sur cette ambiguïté nous plait beaucoup. Quand on va s’asseoir, qu’on a payé sa place, qu’on a choisi d’aller au spectacle, c’est pas du tout pareil. Il y a tous les possibles qui peuvent être fait dans la rue. Les gens viennent, ils sont hyper ouverts et généreux, à se dire « qu’est ce que c’est, on laisse la chance au spectacle on verra bien ce que ça donne », et c’est ça qui est bien.

Alex : en rue les gens sont plus à l’aise dans le sens où il y a plus d’interactivité, c’est vrai que nous on cherche ça aussi dans notre travail. On est beaucoup “sur” les gens. Il y a vraiment un échange et c’est ça que j’aime bien. C’est-à-dire qu’il y a toujours une espèce de danger mais aussi de surprise qui arrive, aujourd’hui c’est un gamin qui passe sur la piste, et bien on en joue, et c’est ça qui me plait, c’est pas “oh mon dieu y a un gamin”, au contraire, le petit « accident » qui peut arriver pour nous c’est un bonheur.

Benoit : surtout que le spectacle il n’est fait que de ça, d’accidents, de délires. La rue pour ça ça fait parti des choses qui nous plait. C’est le fait qu’il y a toujours un pourcentage d’impro, d’imprévu et puis une vraie confrontation avec le public. Même si nous on a pas envie de les mettre en jeux volontairement. Mais on a envie quand même qu’il y ai une vrai rencontre, couramment on leur parle, on déconne sur ce qu’ils sont, sur ce que l’on est. Et c’est pour ça que le thème de l’argent nous a vraiment plu. Le fait de demander réellement aux gens qu’ils nous donnent leur argent et d’attendre et d’attendre vraiment, ça ça nous plait énormément. Ça crée un espèce de faux malaise. On le joue des fois en salle, c’est intéressant mais c’est pas pareil, en rue c’est quand même génial. Il y a un vrai rapport avec tous les spectateurs. Parce que là quand on est à un festival, on est payé donc c’est différent, mais quand on joue dans la rue, à la sauvage il y a un vrai malaise “ils veulent vraiment de l’argent ? C’est la fin du spectacle ? C’est pas la fin du spectacle...” Même pour les gens je pense que c’est un moment qui est vraiment drôle. C’est ça qui est bien en rue et qu’on n’aura pas du tout de la même façon en salle.

Vous aimez cette idée du Théâtre de l’invisible, vous pouvez revenir sur ce principe ?

Alex : C’est un théâtre qui était à la base revendicatif et social des années 70, expérimenté par Augusto Boal, qui était brésilien. Son idée à lui c’était de créer des scènes, plus pour mettre en confrontation des gens dans la rue, face à une situation donnée, et d’observer leur réactions. Par exemple, il a créé une scène où une femme se faisait embêter assez lourdement par deux hommes, et l’idée c’était de voir comment les gens allaient réagir et s’ils réagissaient ou pas. Ensuite il y avait toute une tournure suivant ces réactions. Nous c’est ce qui nous intéresse dans ce même mouvement. Moi quand j’ai commencé en rue j’avais le nez rouge, un costume ridicule et tout ça donc c’était clair, évident, je faisais de la rue. Les gens savaient que je venais pour faire quelque chose apparemment comique. Quand nous on est arrivés en costume cravate, le rapport était complètement différent. Si nous, on ne fait rien, les gens passent devant nous et pas une seule seconde ils ne se doutent qu’on est des artistes. Et c’est ça qui nous intéresse, c’est de savoir jusqu’à quel moment on est dans le « normal », et à quel moment on bascule dans le spectacle.

Benoit : on joue sur le rapport fiction-réalité. on peut se permettre de friser avec la réalité. Ce spectacle emblématique en costume cravate, plait beaucoup aux gens, parce que jusqu’au dernier moment ils ne savent pas ce que c’est. C’est le mouvement qui fait que là, ils comprennent que c’est du théâtre.

Un souhait pour la suite ?

Benoit : plein de fric, des dates.

Alex : et surtout que l’ensemble de la profession puisse continuer. Il y a beaucoup de festivals qui sautent car ils ont de en moins de soutien financier. On en a peur, on espère pouvoir continuer. Les Arts de la Rue en France c’est une exception culturelle. C’est vraiment une chance dans ce pays que cet art existe. Et c’est dommage que ça se disloque par des choix politiques. Les Arts de la Rue, c’est une exception culturelle à défendre.

Merci à Alex et Benoît, un agréable moment avec deux cadres décontractés. Vous pourrez retrouver La Compagnie N°8 au FAR de Morlaix, où elle reviendra en nombre et en costume pour Homo Sapiens Burocraticus.

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