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Les interviews

Jerôme Bouvet et Carine Henry, la Fausse cie

Interview pour le livret de bord janvier-juin 2019


crédit photo : Claire Kemp

Quel est le point de départ de la Sonothèque nomade ? D’où vient l’idée ?

Le point de départ de la Sonothèque nomade c’est notre rencontre et l’envie qui est née de celle ci d’écrire ensemble une nouvelle aventure humaine et artistique, une nouvelle histoire synonyme de « vivre en poésie ». C’est la rencontre de 2 souhaits vibrants. Celui de Carine de collecter des chants intimes d’ici et d’ailleurs et celui de Jérôme de se doter d’un lieu de vie artistique itinérant complémentaire à ZUL, la Zone Utopique Lémanique, une utopie située autour du Lac Léman qu’il a initié en 2015 et qui doit s’écrire au fil de l’eau des 204 prochaines années. Une rencontre et un partage qui a en fait commencé lorsque Morgane Marqué dit Momette nous a invités l’un et l’autre à participer en juin 2016 à l’ATELIER des Simples, au village de l’Hommeau à Saint Philbert de Grand Lieu, au sud de Nantes. Pour reprendre les mots de Momette, l’ATELIER des simples c’était : « Une douce expérience : L’invention collective d’un moment de répit. Une trêve créative dans le tourbillon de la vie. Quelques jours entre nous pour suspendre le temps au-dessus d’idées simples : partager, échanger, rencontrer, créer, expérimenter, ne rien faire... On dirait des vacances, avec juste ce petit décalage qui nous rassemble, qui nous ressemble : la poésie de l’acte créatif, vécue au quotidien.  » Vous comprendrez que cette expérience pour le moins unique d’une semaine à laquelle Momette nous a convié, et qui réunissait une bonne vingtaine de personnes, n’a pas été sans répercussion sur nos métiers d’utopiste. D’ailleurs la première résidence d’écriture de La Sonothèque nomade s’est faite en partie à l’Hommeau en novembre 2018.

Dans votre sonomanifeste, il est écrit :
« (…) Collecter, capter, enregistrer, photographier les visages,
Les chants d’ailleurs et les chants d’ici, les berceuses, la poésie
Pour tisser et broder nos ressentis, et relier, et se relier (…) »

La création de lien est au centre de la sonothèque ? Un lien par la poésie, par le chant ? Comment cela va-t-il s’opérer ?

Nous voyons dans La Sonothèque nomade, une histoire à vivre et à partager. Et cela est tout autant vrai pour les personnes que nous allons rencontrer que pour nous deux. Il y a de ce fait, et en premier lieu, cette nécessité à chaque rencontre, d’être dans une véritable écoute, simplicité, sensibilité et curiosité. De prendre le temps, vraiment. Celui de se rencontrer, celui de se raconter. Que cela nous permettent de tisser des vrais liens, oui. De grandir de nos différences dans un climat de bienveillance et de confiance, pouvoir alors ensemble, tout simplement enrichir la sonothèque nomade, sa quête, sa collecte, son voyage, son histoire. C’est seulement dans ces conditions que l’expérience sera jubilatoire et fera naitre du partage, de l’émotion et pour permettre à chacun d’oser, d’exprimer, d’offrir sa poésie. Et à nous deux de pouvoir affirmer : « mon chant est un monde, ton chant est un monde. » D’ailleurs ces mots de Cynthia Fleury résonnent en nous au début de cette aventure, comme un quête : « il ne s’agira pas de devenir une personnalité, une singularité, comme une injonction à la mise en scène de l’ego. L’enjeu est tout autre : il est relationnel. Se lier aux autres, se lier au sens, se lier au réel, se lier à l’œuvre, l’éternité des liens comme seule vérité. »

Vu de notre fenêtre et avant d’être nourris et guidés par ces 18 mois d’expérimentations à venir, l’image qui nous vient est celle d’arriver avec beaucoup d’inconnu, de vide, dans un quartier dans un village, une pelote de laine à la main. Puis d’être agissant pour que cette bobine puisse se dérouler et passer dans d’autres mains tout au long de notre présence dans ce village, ce quartier, cette zone de rencontre et de collectage qui sera la nôtre pour un temps donné. Il y a également cette idée, cette envie, d’imaginer une sonofête à la fin de notre temps de présence. Un temps rassembleur et festif qui se veut paisible et joyeux et qui sera l’occasion de ré-enrouler cette bobine avant de reprendre la route. De récupérer les différents bouts de ficelle de cette utopie concrète éparpillés à gauche et à droite, et de pouvoir ainsi le temps d’une soirée, le temps d’une journée, faire en sorte de réunir ceux que nous avons rencontrés, leur famille, leurs amis. Certains se connaitront, alors que d’autres feront connaissance. Donc oui vraiment, le lien est au cœur de cette écriture synonyme de rencontre, de confiance et d’émotion. A la fin de notre sonomanifeste, on ose parler de la sonothèque comme d’« une petite fabrique d’humanité* »… Disons que c’est notre ambition secrète.

« Ne prenez pas vos rêves pour des banalités  » comme qui dirait Brigitte Fontaine.

Pourquoi s’intéresser particulièrement aux chants ?

Carine : Tout est énergie et le chant est une vibration de cette énergie qui nous constitue et qui nous entoure. C’est un corps traversé par le souffle qui se met à vibrer, c’est le corps et le cœur qui s’expriment et plus encore. Le chant exprime plus que ce qui est dit. Le chant touche a des mémoires et des émotions lointaines. Mémoires qui peuvent parfois jaillir et s’éveiller lorsque nous chantons ou que nous sommes en train d’écouter un chant. Et dans cet échange là, cette immédiateté, nous sommes tous au même niveau, nous pouvons toucher, être touché ou pas, on ne sait pas pourquoi, et cela n’a rien à voir avec les qualités techniques. C’est ça qui m’intéresse, qu’un souvenir, un vécu, se matérialise et se mette à vibrer par un chant et que quelqu’un puisse à nouveau être traversé par cette émotion.
« Ma mère était chanteuse… Elle avait une voix sublime qui est venue me chercher au plus profond de moi-même, dans mon trognon, qui m’a ébranlé dans mes soubassements. » raconte Jan Rok Achard dans le Cahier du Channel qui lui a été dédié. Notre démarche s’apparente à chiner et à colporter le chant intime. Celui là même qui est porteur d’un vécu, d’une époque qui soit le reflet d’une personne et de son histoire, le temps d’un instant. C’est la magie de l’éphémère et du « vraiment vrai » et toute cette fragilité qui va avec qui m’intéresse, au-delà de toute performance et même de justesse. J’aime pouvoir ressentir dans certains chants des véhicules de transmission et le relais d’une histoire en mouvement. Et être à l’écoute de jardins tendres invisibles, là où l’on peut accueillir un chant et le donner, là où un chant qui serait resté dans la sphère privée peut oser se livrer. Je parle d’un endroit de confiance où il devient possible de se mettre en vibration avec tout ce qui est, tout ce qui nous dépasse.

« Le monde est parcouru de "lignes de chant", écrivait Bruce Chatwin, grand écrivain voyageur s’il en fut, reprenant là un mythe des aborigènes australiens – de lignes de chant que chacun doit parcourir et reparcourir sans cesse, et sous ses pas, en écho à son chant, chaque chose nommée, oiseaux, plantes, roches, alors s’éveillera. »
Extrait de l’édito du festival Étonnants Voyageurs 2018 par Michel Le Bris

Jérôme : Pour ma part, je ne suis ni musicien, ni chanteur, mais il s’avère que j’ai eu cette chance depuis 20 ans de travailler avec des musicien·e·s et chanteur·se·s dans quasi toutes les créations. Cela m’a permis d’explorer différentes formes de musicalité. Avec cette idée de toujours laisser de la place aux spectateurs, de laisser du vide, pour que chacun puisse vivre la proposition avec ses propres émotions, son propre vécu, son histoire, sa sensibilité. Le chant touche au souffle. Il est aussi question de vide, d’espace à laisser, pour que l’émotion puisse naitre… ça nous dépasse et c’est tellement vivant ! Le chant me fascine. Quand je ressortais d’un concert de Lhassa ou aujourd’hui de Loïc Lantoine, Patrick Watson, Camille ou plus récemment des Lo’jo, je me sens tellement vivant et subtilement sensible. J’adore ça. La Sonothèque nomade est à ce niveau une vrai continuité dans mon parcours, avec qui plus est toute cette dimension foraine qui m’anime toujours autant. Forain au sens intime, expérimental et populaire.

La Sonothèque nomade s’inscrit dans le projet Stroh, un projet de la Fausse cie qui regroupe déjà VibratO, accompagné en création par Le Fourneau et présenté sur Les Rias en 2018, et Le Chant des pavillons, présenté aux Pique-Niques Kerhorres 2016. Quel est le lien avec ces deux créations ?

Peut être que le lien principal avec ces 2 créations se situe dans une forme de recherche sur le sensible et l’écoute, à partir de ce qui est là, dans l’ici et le maintenant. Dans cette volonté d’explorer un langage universel créateur de lien dans l’espace public. C’est subtil, fragile et même presque invisible parfois. Il y a une part importante d’acceptation de l’inconnu peut-être aussi dans ces différentes écritures, qui nous font vivre intensément certaines rencontres dans la bande passante.

Vous êtes au tout début de la création, le projet verra le jour en 2020. Le Fourneau vous accueille chez un nouveau partenaire, un lieu de résidence situé à Plogonnec dans le sud Finistère. Que venez-vous travailler spécifiquement ici ?

Nous venons collecter des berceuses et des chants dans le plus de langues du monde possible. Faire de belles rencontres et chiner des pépites d’émotions. Il y a une dimension chercheurs d’or dans notre démarche. Nous avons également prévu d’amener ce qu’il faut pour commencer à fabriquer certains portraits sonores de ces rencontres. L’idée c’est de se lancer sans filet alors que nous ne serons qu’au début de nos expérimentations dans cette histoire là.

*tiré du titre du livre « Pronomade(s) ou la petite fabrique d’humanité » de Daniel Conrod

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