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Les interviews

Schizophrénie artistique ?

Entretien avec Sébastien Barrier, alias Ronan Tablantec

Ce soir, ce sont les Jeudis du Port et les quais brestois s’apprêtent à recevoir un trublion caustique et à la gouaille d’enfer, un marin d’un genre particulier : le penn-sardine Ronan Tablantec, alias Sébastien Barrier. L’occasion est trop belle pour en savoir plus sur ce personnage qui fait parler de lui. Rendez-vous est pris dans un café du Port de Commerce. Et Sébastien, c’est comme Ronan, une fois qu’il prend la parole, très difficile de l’arrêter, mais cela n’est pas pour nous déplaire... Rencontre avec un artiste passionné et passionnant.

Quel est ton métier ?

Sébastien : Je gagne ma vie et je donne un sens à ma vie en faisant des spectacles. C’est parfois comédien, c’est parfois ethnologue spontané, c’est parfois bouffon,... En vrai, mon métier c’est comédien.

Est-ce que tu pourrais revenir sur ton parcours ?

J’ai fait la fac de lettres et d’histoire au Mans, où je m’ennuyais pas mal. Je faisais déjà du théâtre avant la fac et j’ai monté une petite compagnie de théâtre amateur avec un peu de cirque et on tournait l’été, à droite à gauche. Ensuite, je suis parti à Toulouse faire une école de cirque qui s’appelle le Lido. De là, j’ai appris à jongler, vraiment mal, mais j’étais passionné par ce qui était de l’ improvisation. Puis on a monté Carnage Productions, une compagnie de théâtre de rue. On a monté ensuite un trio qui s’appelait Genre de Cirque qui a été accueilli en résidence notamment par Oposito, c’est comme cela qu’on a rencontré Claude, Michèle et la clique du Fourneau : on a tourné pendant deux-trois ans, notamment à Brest et un peu partout en Bretagne. Puis, j’ai continué à Toulouse dans une compagnie de théâtre de rue qui s’appelle Le Phun, grosse compagnie par le nombre de personnes qui y travaillent. J’ai travaillé cinq ans là-bas avec eux, une tribu, mes amis, et j’ai arrêté pour monter Tablantec, qui est une espèce de solo en partie improvisée avec ce personnage de marin-pêcheur breton un peu décadent.

C’est un spectacle avec des numéros de cirque mais aussi beaucoup de bla-bla, dans lequel je mélange ma vie à celle du personnage. Donc vraiment deux personnes sur scène en une seule : c’est Tablantec et moi, Sébastien Barrier. Lui est breton, moi je suis sarthois. C’est un pêcheur un peu perdu et moi je suis comédien, je le dis aux gens. Je commente beaucoup ce qu’il se passe au moment du spectacle. Je célèbre le présent, je célèbre les toutes petites choses qui n’ont l’air de rien mais qui deviennent, quand elles sont placées dans un contexte de spectacle, spectaculaires.

J’aime bien la phrase d’un plasticien : « L’art, c’est ce qui rend la vie plus importante que l’art ». Avec mon spectacle, j’ai la possibilité de monter en épingle de toutes petites situations, et qui deviennent beaucoup plus importantes que le spectacle lui-même. J’aime beaucoup cette phrase et j’ai l’impression de participer à cette démarche-là alors que ce n’était même pas une idée, ni un concept avant. J’en suis vraiment très heureux.

Tu sembles entretenir un lien quasi viscéral avec la rue et aimer évoluer dans l’espace public...

Je ne revendique pas d’étiquettes, ça m’est complètement égal. Tout à l’heure, on parlait de métier : quelque fois, ça me prend de faire Tablantec, de poser ma valise devant quinze personnes en pleine cambrousse... On est loin des festivals, loin des programmations rituelles et organisées et il se passe vachement de choses. Tout ce qui est hors professionnel a parfois autant de sens, sinon plus, que tout ce qui est organisé. Donc ces frontières-là, je n’essaye même plus de les situer.

Et puis on a fait du théâtre de rue parce que c’était le seul endroit où l’on pouvait aller jouer sans être invité, c’était vraiment un terrain d’expérimentation : les gens sont dehors et on pouvait leur parler. Evidemment, j’aime bien le fait que ce soit gratuit, j’aime bien le fait que lorsque je fais la manche, ce qui m’arrive encore souvent, je croise des gens qui ne savaient pas une demi-heure avant qu’ils allaient voir un spectacle et qui restent une heure et demie à t’écouter alors qu’ils ne savaient pas du tout, qu’ils n’avaient pas prévu. Ca fait des rencontres surprenantes pour les gens, singulières et magiques.

J’aime bien évidemment le brassage de la rue : au bout d’un moment, je me rends compte que je réunis des jeunes, des vieux, des riches, des pauvres, des blancs, des noirs et que c’est un lieu de mixité et de mélange, beaucoup plus que les théâtres malheureusement où l’on retrouve un certain public.

J’aime bien surtout être dehors parce que ce spectacle s’est nourri des perturbations qu’il a pu rencontrer, mais c’est ce qui l’enrichit. La rue, c’est le meilleur endroit pour trouver des choses de la réalité qui viennent mettre à mal une prétendue théâtralité qui se fait noyer dans la vie parce que la vie ça mange tout. Et ça mange aussi le théâtre. C’est pour ça que j’aime être dehors et que je continuerai à être dehors.

Mais je joue aussi sur d’autres spectacles en scène, j’aime bien aussi mais cette liberté de venir, de convoquer des gens qui ne savaient pas, c’est une rencontre très forte.

Est-ce que Sébastien Barrier et Ronan Tablantec sont à l’opposé ou y’a-t-il des points communs entre les deux ?

Il y a une expression de Jean-Georges Tartare, une sorte de conteur et un monsieur qui connaît bien le Fourneau, qui raconte des histoires se nourrissant de ce qu’il vit au quotidien, il parle de schizophrénie artistique. Des fois, je ne sais pas si je suis Ronan ou Sébastien, je ne sais plus lequel des deux est l’autre. Mais ce qui est sûr, c’est que Ronan est un clown, il est habillé en clown, il a donc une liberté de parole que je n’ai pas peut-être en civil. Après, Ronan est une espèce de masque que je mets devant Sébastien mais qui ne me cache pas, parce que les oreilles dépassent !!

Le costume de Ronan et l’imposture de Ronan permet à Sébastien de s’exprimer mais Ronan n’existe pas, évidemment. Dans le spectacle, je prends bien soin de dire aux gens : « je m’appelle Sébastien Barrier », je leur dis à la fin que je suis né au Mans alors que tous croient que je suis vraiment breton, je leur dis souvent combien je suis payé, je leur dis tout ou presque. Il n’y a aucune pudeur. Quand ma femme est là, je leur présente, quand mes parents sont là, je leur présente, quand j’ai été en garde à vue après que l’on m’ait retiré mon permis de conduire, je leur raconte... C’est la vie de Sébastien qui nourrit les propos de Ronan Tablantec, mais Ronan n’existe pas, c’est certain.

Quand on voit la relation que tu as avec le public pendant le spectacle, j’imagine qu’il y a quelques moments inattendus qui te sont restés...

Pendant le spectacle, je demande à un adulte de me tenir un ballon que je fais exploser avec un gros fouet en cuir. C’est impressionnant, mais pas très dangereux. Récemment, à Mulhouse, c’était un jeune inspecteur des douanes qui tenait le ballon et au fond, il y avait une bande de jeunes de Mulhouse qui devait le connaitre à mon avis. Il était en civil, très sympa. C’était un moment rigolo, et ça désamorçait la vision du mec des stups qui est forcément un connard facho. Ce sont des moments comme ça où tout le monde tombe le masque et se marre. Un jour, c’était un mec qui tenait le ballon, je fouette et il me montre qu’il lui manquait deux phalanges, des fois où je touche les gens et comme ils sont gentils, ils font semblant de pas avoir mal, il y a eu mon père sur scène,...

Sinon, pendant le spectacle, je ne coupe pas mon téléphone (on ne sait jamais, si on m’appelle pour un contrat), alors quand le téléphone sonne, je réponds et je colle le micro au téléphone et les gens assistent à la conversation. C’est déjà arrivé que ma femme m’appelle, elle est au bout du monde, et tout le public lui dit bonjour, on a souhaité l’anniversaire de mon père il y a trois ans avec deux cent personnes qui ont dit : « Bon anniversaire, papa ! ».

Il y a vraiment plein de grands souvenirs : il y a eu des fois où des gens, à la fin d’une semaine de représentations, venaient pendant le spectacle m’offrir des objets devant le public, il y a des spectacles où je me rends compte que les gens sont venus me voir six fois en une semaine, qui change tout le temps. Il y a eu des centaines de choses... Il y a eu aussi un couple, une femme blanche et un homme noir, avec un dalmatien : je leur ai dit : « il vous ressemble »...

J’ai joué aussi deux fois sur l’Abeille Flandre et une fois sur l’Abeille Bourbon, c’était vraiment de grands moments. Quelques temps plus tard, je joue devant le salon nautique à Paris et je suis en train de me faire virer par une espèce de connard de la sécurité parce que je jouais devant le salon, et à ce moment-là, Carlos de l’Abeille Flandre, qui avait été fait chevalier de l’ordre du mérite ou quelque chose comme ça la veille, est sorti du salon, est tombé sur moi par hasard et m’a dépatouillé des gens de la sécurité et je suis entré, accompagné de la star du salon.

Il y a eu aussi mes neveux qui viennent dans le spectacle sur l’Ile de la Réunion : ils étaient arrivés deux jours avant pour habiter trois ans là - bas et moi j’étais arrivé le lendemain pour jouer, un hasard total. J’ai donc présenté mes neveux à 1200 personnes et ils sont devenus de vrais stars en trois minutes.

Avant de voir ton spectacle, je m’attendais à un personnage qui prendrait des distances avec son public, qui en mettrait « plein la gueule » à tout le monde mais en fait, le public rentre dans le jeu et reste une heure et demie à rire et à apprendre à apprécier ce personnage qui leur fait passer un bon moment...

C’est vrai que c’est étonnant. Mais je me moque de moi d’abord et une fois que je me suis moqué de moi, tout est ouvert. Je me moque de tout le monde et j’appuie, j’enfonce le clou et les gens en prennent plein la poire. Mais ils en redemandent. Et après, en général, ceux qui restent et qui aiment ce spectacle, ils prennent ça comme un hommage alors que je les bouscule. Mais pour se moquer des gens, il faut déjà les regarder et donc les considérer, leur dire qu’ils existent. Chaque spectacle est tellement unique : les numéros sont les mêmes, mais comme il est adapté à l’endroit, c’est un moment où on est tous ensemble et c’est ça qui touche les gens. Ca m’a quand même étonné de voir qu’ils en redemandent. Je croyais que c’était cynique, mais ça ne l’est plus du tout, c’est un vrai moment de tendresse partagé. C’est en fait un cynisme qui laisse la place à une tendresse, à une espèce de considération de l’autre...

Lorsque j’ai joué à Mulhouse, les gens n’étaient pas du tout au courant que j’allais débarquer. C’était lors d’une fête dans un parc, très populaire, très familiale. Ils sont plutôt habitués à des concerts qu’ils n’écoutent pas trop et ensuite il y a un film qui est diffusé. J’ai vraiment eu du mal à capter leur attention et j’ai vraiment vu le public se demander : "mais qui c’est ce connard ?", encore plus que d’habitude ! Et au moment de la bascule, j’adore ce moment où les gens comprennent enfin et se disent « Ah oui, d’accord ! Il est pas méchant, au contraire ». Les gens sont touchés et à Mulhouse, les gens ont vraiment applaudi avec beaucoup de chaleur alors qu’au début du spectacle, je me suis demandé si j’allais pouvoir finir. J’aime bien ce moment où on croit que je suis méchant alors que je ne le suis pas du tout.

Les enfants, c’est pareil, ils n’ont pas du tout peur de ce clown-là, ils viennent sur scène avec moi et pourtant, je me moque d’eux, je les enfonce, je leur promet qu’ils vont redoubler et je leur parle de leurs névroses futures, de leurs vêtements, qu’ils sont sales, qu’ils sont mal habillés. C’est le clown. Mais il y a aussi plein de tendresse sinon ça ne marcherait pas, on m’aurait déjà foutu à l’eau et je serais en train de croupir au fond du port de Douarnenez depuis longtemps.

Tu disais t’être impliqué dans d’autres compagnies : tu apprécies ce travail collectif ou tu préfères avoir ta liberté artistique et évoluer en solo ?

Je suis vraiment attaché à ce projet de Tablantec parce que je suis tout seul et c’est une grande liberté de ton, de mouvement. C’est vraiment agréable. Après, à force d’être tout seul, il ne faut pas non plus s’enfermer et sombrer dans la solitude. Les échecs, comme les succès, je les vis vraiment tout seul. Au bout d’un moment, je commence à me détendre avec tout ça. Mais ce que j’aime bien avec ce spectacle, c’est que ce n’est pas un spectacle : le côté théâtral est complètement dépouillé et c’est un moment de paroles vraiment libres et je n’arrive pas à retrouver ça dans d’autres projets où je suis plutôt comédien, où j’apprends et je dis des textes... Je ne me trouve pas très bon en plus dans ce domaine-là ! Pour l’instant, je suis vraiment beaucoup plus à l’aise avec Tablantec, je peux voyager partout. Il y a une rencontre avec les gens qui est vraiment forte.

Lorsque je vais à l’île d’Ouessant, j’arrive tout seul là-bas, je connais personne, on me promet que je vais finir à l’eau et puis le lendemain, on me prête une baraque pendant dix jours, je vais faire du bateau avec des vieux d’Ouessant avec qui il faudrait peut-être cinq ou six ans pour les approcher en temps normal. Ca décloisonne vraiment les choses, ça rend la rencontre beaucoup plus immédiate, plus facile, du moins l’approche parce que la rencontre, ensuite, elle a lieu ou pas. C’est un vrai bonheur, cette liberté complète que je ne retrouve pas ailleurs. Je préfère ça pour l’instant.

J’ai vu que tu t’es impliqué dans la campagne Trop C’est Trop, qui milite contre la surpopulation dans les prisons et propose des actions, notamment culturelles, en faveurs des détenus...

Je me suis impliqué rapidement mais comme toutes mes implications, elles ne durent pas ! Mais ils m’ont quand même invité à participer à quelque chose qu’ils ont fait à Lyon, mais je ne pouvais pas car je n ’étais pas là.

J’avais joué dans une prison à Aurillac et le lendemain, j’avais croisé Bernard Bolz, qui s’occupe de cette action sur le problème de la surpopulation en milieu carcéral, et il me proposait d’animer une espèce d’agora, de conversation débridée sur les marches à Aurillac où j’ai fait une espèce de cercle avec Tablantec et ensuite il y a eu une discussion passionnante. Mais après, je n’ai pas fait grand chose de plus que ça. J’ai déjà joué en prison, je vais rejouer en prison bientôt. Jouer une fois en prison, ça marque à vie. Mais je ne suis pas très constant dans l’action avec Trop c’est Trop, malheureusement.

Et pour finir, un petit mot aux « Fourneautes » ?

Que dire aux gens qui s’intéressent aux arts de la rue ? Qu’ils ont bien raison ! C’est souvent le public qui tire le niveau de nos spectacles vars le bas, alors il faut que le public... Non, je plaisante !

Des fois, on nous dit « tu vas jouer en campagne, ils vont pas peut-être comprendre », mais partout, tout le monde comprend tout. Il faut donc qu’on arrête, nous en premier, de penser que les gens sont bêtes et de mieux faire notre métier. C’est à destination des mes amis professionnels, il s’en foutent bien d’ailleurs, qui font parfois des spectacles bien plus intelligents que les miens, il y en a plein aussi qui en font des plus affligeants, mais ça, c’est pas grave. Dire aussi que je veux bien jouer encore plus dans le Finistère, de retourner sur les îles, de jouer dans les terres aussi. Quand on m’invite dans le Finistère, mes conditions sont encore moins chères que dans le reste de la France, j’ai vraiment envie de revenir ici le plus souvent possible !!

Merci à Sebastien Barrier de m’avoir accordé de son temps pour cet entretien très intéressant et pour ses aptitudes verbales !!

Vous pourrez découvrir Cirque Cynique et Maritime et Ronan Tablantec le lundi 6, le mardi 7 et le mercredi 8 août au FAR de Morlaix.

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