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Les interviews

Théâtre d’images [Compagnie Luc Amoros]

Enretien avec Luc Amoros

La Compagnie Luc Amoros, habituée de la pointe bretonne est de retour au Fourneau depuis le 1er avril, en résidence de création pour Page Blanche, le dernier né de la Compagnie. Mélange des genres, des techniques, des cultures et des images, c’est tout un programme qui s’annonce, avec en toile de fond une volonté de susciter l’imaginaire.

La Compagnie quitte Brest le 25 avril, il est temps alors de cuisiner Luc sur l’avancée de cette page blanche...

Quel est ton métier ?

Je suis metteur en scène, mais c’est un peu tout metteur en scène dans ce genre de travail, disons artiste.

Une formation particulière ?

La formation de la vie, la formation du tas, de l’expérience

Depuis ta première compagnie en 1976, tu as parcouru pas mal de chemin, est ce que tu peux revenir un petit peu sur ton parcours ?

Très rapidement j’ai commencé à faire de la scène en faisant du théâtre d’ombre. Les ombres c’est une très très ancienne tradition de marionnette où l’on ne montre pas les marionnettes au public mais seulement les ombres. Cela remonte à la grande tradition de la Chine, de l’Asie du sud-est, et aussi tout le pourtours de la Méditerranée. On en voit encore quelques reliques quand on se promène dans les coins de Turquie ou de Grèce.

Ça a commencé comme ça pendant longtemps, on a essayé de remettre à jour un théâtre d’ombre ancestral en lui donnant une connotation contemporaine. Peu à peu on est sorti de nos “castelets” [1] pour voir ce que le théâtre d’ombre pouvait avoir comme écho dans le théâtre visuel aujourd’hui, avec des instruments plus contemporains comme la vidéo, la lumière...

Et aujourd’hui on travaille dans un théâtre qui a une grande connotation visuelle. Notre travail est fondé sur une réflexion sur l’image, au théâtre et dans le monde où l’on vit. Dans ce monde où l’image est totalement envahissante, les spectacles que l’on propose sont des moments de petite pause, de réflexion sur le pouvoir des images.

Justement d’où te vient cette fascination pour les images ?

Cela remonte au théâtre d’ombre, c’est un théâtre où l’on s’exprime autant par l’image que par les mots. Mais l’image est fabriquée d’avance, elle est composée, ce ne sont pas les comédiens qui forment l’image c’est une peinture, un dessin qui est mis en scène. Donc il y a un travail visuel, plastique, en amont de la scène. Et évidement lorsque l’on s’attache à ce travail là, on réfléchi sur l’image, sur sa composition, sur ce qu’elle peut exprimer au public. Aujourd’hui, on vient de là.

Dans Page blanche ce sont ces images qui nous envahissent que tu tentes d’aborder...

C’est l’argument de départ effectivement. Ce n’est pas contre, mais dans le contexte d’aujourd’hui, où le monde est envahi d’images : des images publicitaires qui vendent plus qu’elles ne parlent, plus qu’elles n’expriment. Dans ce monde là, faire un théâtre d’image c’est nécessairement tenir compte de cet environnement.

Page Blanche nous invite donc à réfléchir sur ce rôle prépondérant des images. Tu aimes ça, susciter des questionnements, faire réfléchir le public ?

C’est le seul intérêt que j’ai réellement à faire ce métier là. C’est à dire qu’il y a un mot que je déteste dans le spectacle c’est le divertissement. Divertissement au sens étymologique de divertir, c’est à dire, divertir de la réalité. Je n’ai rien contre le divertissement quand il est pris au sens d’« on est là pour s’amuser et on s’amuse ensemble », et on invente des choses pour s’amuser, pour donner de la joie ; mais ce n’est pas la même chose.

Divertir de la réalité, je trouve que ce n’est pas la fonction du spectacle. Au contraire, il me semble que le spectacle, le spectacle vivant, est là pour que l’on se sente mieux dans une réalité, pour que l’on comprenne mieux la réalité où l’on est.

Vous tournez dans des salles mais aussi dans la rue pourquoi choisir la rue ?

Je n’ai pas vraiment choisi la rue. Quand on est descendu dans la rue avec notre théâtre c’était une occasion, un spectacle en particulier dont on sentait qu’il était un peu à l’étroit dans la salle. C’est une tentative qu’on a faite. Et à partir de ce moment, on a compris qu’il y avait d’autres dimensions dans la rue qui pouvaient être exploitées.

Le regard du spectateur n’est pas tout à fait le même. Il n’a pas choisi de venir dans la rue, il y est. Alors qu’au théâtre, il y va. Donc quand il y est, il a une autre approche, il n’y a pas de rendez-vous très précis, c’est plus informel et l’on peu s’attendre à plus de surprise. Tout peut arriver, et il arrive beaucoup de chose. Quand le rendez-vous est programmé, on s’attend à quelque chose, on rumine le rendez-vous. Mais pour nous ce n’est pas exclusif, c’est une expérience parmi d’autre la rue.

Dans Page blanche tu utilises des toiles tendues qui « font apparaître une histoire défilante que chacun va recevoir », c’est un peu une part au rêve, à l’imaginaire, que tu laisses ?

Pour nous c’est très important de ne pas donner au spectateur à voir mais de donner à inventer. Ça, c’est une réminiscence du théâtre d’ombre où les signes, les images sont tellement sommaires tellement pauvres que le spectateur invente plus que ce qu’on lui montre. Ce qu’il faut, c’est trouver les bons signes, ceux qui suscitent l’imaginaire et l’invention. L’image ne doit pas être donnée complètement. Sinon elle n’a pas d’intérêt, elle est morte.

Cela veut dire plusieurs entrées possibles, de multiples histoires autours de ces images ?

Oui même si l’on ne raconte pas vraiment d’histoire. On donne des images, des textes, des petites bribes, que le spectateur va reconstituer complètement à sa propre mesure.

Peux tu me parler de ton équipe ?

Il y a une Autrichienne, un Belge et il y a même des Alsaciens, ce qui fait qu’on est complètement étendu culturellement... Il y a 6 plasticiens. Des gens que j’ai auditionné pour leur capacité à peindre d’abord, à dessiner et à chanter aussi, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Je dis ça parce que ce ne sont pas des comédiens, parmi lesquels je choisis toujours mes équipes.

Là ce sont des plasticiens, parce que j’ai toujours demandé à mes comédiens de s’improviser plasticiens dans mes expériences, et ça donnait quelque chose de particulier. Là, j’ai eu envie de faire le chemin inverse, et j’ai demandé à des plasticiens qui sont d’habitude dans le secret de leur atelier, de se mettre en représentation, pour éprouver la chose dans l’autre sens. On va voir ce que cela va donner, je ne vais pas leur demander de faire du théâtre non plus. Mais en même temps, ils seront quand même en représentation, puisqu’ils seront devant le public à créer leurs œuvres.

Le travail est surtout collectif, là aussi c’est une épreuve pour un peintre, un dessinateur ou un sculpteur qui d’habitude travaille tout seul. Là, lui proposer une épreuve collective, c’est particulier. J’aime bien ce genre d’expérience, où l’on met les gens en situation peu banale et où il va se passer des choses.

Tu mêles beaucoup la vidéo, l’art plastique dans tes spectacles, c’est important pour toi que les personnes avec qui tu travailles soient pluridisciplinaires elles aussi ?

Ils ne le sont pas toujours mais ils le deviennent en travaillant avec nous. Le pluridisciplinaire, c’est important pour moi parce j’aime travailler sur plusieurs tableaux, j’aime travailler sur l’alchimie des disciplines. Ce que la musique peut faire avec la peinture, ce que la peinture peut faire avec le mouvement des corps, ce que le mouvement des corps peut faire avec la parole. C’est important, c’est une marque de fabrique.

En décembre tu as fait tes premiers pas en tant que comédien dans Je leur construisais des labyrinthes, dans le cadre du Brest’ival Plein les Mirettes. Tu étais sous la direction d’un metteur en scène, quelles ont été tes impressions par rapport à ce renversement des rôles ?

Ça aussi c’est une expérience. Et là, c’était la première fois que je jouais. Même si j’ai été montreur d’ombre pendant très longtemps, j’étais toujours derrière un écran et je n’étais pas vraiment à la vue du public.

Là, c’est un travail de comédien, que je ne connaissais pas. Et je voulais le faire pour alimenter mon travail avec mes comédiens. Le metteur en scène n’était autre qu’une comédienne qui travaillait avec moi depuis longtemps. L’expérience est menée, je n’ai pas grand plaisir à le faire, je ne renouvellerai peut être pas l’expérience mais il manque encore la tournée. Le spectacle a bien marché, l’année prochaine est complète. Je n’aurai pas le choix, je vais tourner toute l’année sur les routes avec ce spectacle. Je devrai prendre du plaisir sinon ça va devenir vraiment difficile. Et je prendrai forcément du plaisir parce que c’est un manque de rodage et d’habitude qui me fait dire cela sans doute.

J’ai vu sur votre site, que votre compagnie menait un projet de réhabilitation d’une halle verrière en un lieu d’échanges artistiques à Meisenthal, c’est important pour vous d’apporter du soutien à la création et à la diffusion ?

Et c’est important aussi de s’inscrire, à un certain moment dans un territoire. On tourne tout le temps, toute l’année, il nous a paru important aussi de faire bénéficier de notre travail, tout un territoire. Et là, l’occasion nous était donnée, dans ce lieu qui était en friche et qui ne demandait qu’à s’ouvrir, d’y explorer des choses qui nous tiennent à cœur dans la Compagnie, à savoir la transmission.

Et la transmission notamment aux enfants, est quelque chose qui me tient encore plus à cœur, et aux enfants dans l’école. C’est une mission de l’école, qui est aussi d’ouvrir à la création artistique, même si elle le fait avec réticence et pas beaucoup de moyens. Pour nous, d’aider à ce que cela puisse se faire, nous paraissait important. Et on peut le développer dans cette vieille friche qu’est Meisenthal, avec des artistes qui sont lancés toute l’année dans des projets artistiques avec des enfants dans des écoles.

C’est le nerf de la guerre il me semble, si l’on n’éveille pas les enfants à la création artistique, je ne vois pas très bien comment on peut donner un avenir à la création artistique elle même.

Et pour leur épanouissement à eux aussi

Ne serait-ce que pour leur épanouissement bien sûr, il ne s’agit pas d’en faire des professionnels de la création. Mais la création artistique, dans son rôle d’éveil et d’épanouissement, si on ne l’aborde pas à l’école, cela me semble très difficile de l’épanouir justement.

Une petite idée de prochaine création ?

Il y en a toujours, c’est difficile à dire. D’un spectacle à l’autre, je n’ai jamais un projet comme ça qui en suit un, ça se suit naturellement. Les choses se font quand elles mûrissent. On a jamais été en peine mais c’est très rare que j’ai un projet comme ça que je retienne dans la tête et que je veuille absolument faire.

J’ai vu que c’est une anecdote lors d’un de tes précédents spectacles, 360° à l’ombre, qui t’as amené à faire Page Blanche. Dans ce spectacle vous détourniez des images du public , en les filmant et en les peignant en direct en surimpression. A la fin de la représentation, une personne avait demandé à récupérer la toile où elle figurait, comme elle l’aurait fait avec un négatif photographique. Vous aviez à ce moment là, sans le vouloir, rendu réelle et matérielle une image complètement virtuelle... C’est cette anecdote qui t’as incité à aller plus loin dans ton travail...

Tout à fait, un spectacle donne toujours des idées pour une suite. Ça suscite des envies, ça déclenche des départs et après, dans le processus ça s’abandonne.

Il se trouve que cette anecdote là, elle ne va absolument pas revenir. Mais en même temps c’est quand même une réflexion sur l’ensemble. Elle me fait penser au fait que nos images sont toujours éphémères. Dans Page Blanche on ne va pas y déroger : les plasticiens vont détruire leur page personnelle dès qu’elle sera remplie, et la lancer dans le public. Comme ça on marque le don, et c’est un peu par ça qu’on raconte l’anecdote. C’est un souvenir. L’image, elle est dans le cerveau, derrière la rétine.

Un moment fort qui t’as marqué dans toutes ces années ?

Cette anecdote m’a assez marqué par rapport à ce qu’on voulait faire. Après, il y a des anecdotes à chaque tournée, des choses assez marrantes, mais celle là m’avait marqué parce qu’elle est quand même très symptomatique de ce qui est pour nous l’image, de ce qu’elle représente en scène.

Pour finir un mot pour les mordus d’arts de la rue

Qu’ils continuent à venir nous voir surtout, et qu’ils considèrent que l’art de la rue, doit bouger de plus en plus vers un théâtre qui réfléchit à « là où il est ».

Cette idée de divertissement est importante et à mettre au cœur des réflexions sur le spectacle, et dans la rue notamment. Parce que dans la rue, c’est un endroit où traditionnellement, il y a eu beaucoup de divertissement. On était là juste pour faire la fête, pour s’amuser. Je n’ai absolument rien contre s’amuser, mais ça a manqué longtemps quand même de, « pourquoi » et de « comment » on y était dans la rue.

Merci à Luc de s’être aimablement prêté au jeu et de m’avoir ainsi donné l’occasion de remplir ma première page blanche.

Vous pourrez découvrir Page Blanche et La Compagnie Luc Amoros en expérimentation publique, le samedi 25 avril à 18h18 au Fourneau. Pour en savoir plus : http://www.lucamoros.com/

Notes

[1Un castelet est un équipement qui sert généralement à cacher le ou les marionnettistes ainsi que les objets et les mécanismes nécessaires à la représentation.

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