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Résidence au Lycée de Caulnes

Grain de sable, imaginaire et transition agroécologique

Le regard d’Erwan Bariou, professeur d’éducation socio-culturelle

Reportage officiel

Erwan Bariou, professeur d’éducation socio-culturelle au sein du Lycée agricole de Caulnes, coordonne au sein de son établissement le projet d’éducation artistique et culturel porté avec Le Fourneau.
Il nous livre ici un regard aiguisé et sensible sur l’expérience pédagogique et humaine qu’a donné à vire le partenariat avec Didier Loiget, artiste de la VO Cie, autour de son projet artistique "Macadam Vacher".

Grain de sable, imaginaire et transition agroécologique
6 escales pour une immersion.

8h30, séance d’agronomie. Nous sommes en septembre. La classe de terminale CGEA se dirige vers une prairie.
La situation pédagogique est la suivante : Réaliser un diagnostic prairie pour envisager des moyens de valorisation de l’herbe dans la conduite alimentaire du troupeau de l’exploitation du lycée. J’accompagne ma collègue professeur d’agronomie.
Un animateur du CEDAPA - http://www.cedapa.com/ - donne à voir, à appréhender la prairie située en zone humide. A quelques mètres de là, la Rance. La consigne est la suivante : Observer le milieu... avec quel regard me dis-je ? Celui du technicien ? De l’agronome ? De l’écologue, celui du poète ? De quel regard avons nous le plus besoin ici ?
Observer, cela veut dire quoi ? Regarder, sentir, ressentir ?
Un élève intervient d’un ton faussement décalé et provocateur : « un coup de charrue, on resème et on met les bêtes... y a pas le choix ».
Nous y sommes. Je mesure le sens de l’action culturelle et artistique qui va guider notre année scolaire avec cette classe.
L’agroécologie me dis-je, cela ne peut pas être qu’une injonction technique, scientifique. La façon même de raisonner une prairie, d’y rentrer, préfigure un logiciel de pensée, une façon de se penser dans ce milieu. Or, ce que nous demandons précisément dans cette situation pédagogique c’est de raisonner la prairie avec un « logiciel de pensée » non conventionnel.
C’est là tout l’enjeu et la difficulté d’accompagner la transition agroécologique chez les apprenants. Comment, en complément des séances d’enseignement technique leur permettre alors de percevoir que d’autres regards, d’autres perspectives existent ; qu’envisager une autre posture sur la nature est possible pour penser autrement. Pas d’injonction mais une perturbation pour ouvrir d’autres portes.

Depuis le mois d’Avril précédent, nous collaborons avec le Centre National des Arts de la Rue « Le Fourneau » à Brest sur l’accueil d’un projet artistique et l’écriture d’une action culturelle intitulée : « MACADAM VACHER : Escales, imaginaires et grain de sable...Une odyssée des transitions ».
Nous recevons le soutien financier de la DREAL, et de la DRAC qui nous permettent d’accueillir le projet de la VO compagnie. L’année scolaire 2017 / 2018 sera expérimentale.
L’équipe de direction du lycée collabore étroitement à l’écriture du projet. Il s’agit de provoquer de la perturbation dans le quotidien des apprenants et des agents de l’EPL pour susciter la curiosité, l’imaginaire, l’impromptu, le pas de côté. Questionner les habitudes, les évidences de chacun-es avant d’appréhender d’autres logiciels de pensées.

« MACADAM VACHER »
Un grain de sable poétique par le théâtre d’immersion.

La proposition artistique de Macadam Vacher relève du théâtre en immersion. Elle n’existe qu’avec la complicité, fortuite mais ô combien réelle, des passants-public ; c’est une forme inattendue de participation.
Par la curiosité soulevée, par leur questionnement, les passants deviennent peu à peu des acteurs de l’histoire. Ils vont la suivre d’abord, puis la conter eux-mêmes et lui donner son ampleur.
Jusqu’au dernier jour et jusqu’au « rendez-vous », chacun aura sa propre perception de l’histoire, histoire à la fois intime et offerte au plus grand nombre.
M. Robert est un personnage qui a choisi de se marginaliser, de sortir du diktat de la rentabilité. Le choix de la lenteur, par exemple. Ce sont des problématiques d’aujourd’hui, que chacun se pose plus ou moins consciemment.
Le passage de M. Robert et de sa vache ID est un grain de sable dans le quotidien des passants-public. Il va créer de l’étonnement et stimuler l’échange. C’est une perturbation douce.
Pour son créateur Didier LOIGET, c’est d’abord une envie, celle d’apporter un regard nouveau, poétique et bienveillant sur un microcosme, quartier ou bourgade...lycée. Un laps de temps suspendu.

Macadam Vacher Comment ça marche !
Ce spectacle est imaginé comme un « road movie ». L’immersion dans l’espace public, dans un quartier ou un bourg pendant 3 à 4 jours d’un duo improbable, une vache nommée ID et son vacher, un certain M. Robert. Ce temps représente, pour le duo Robert et sa vache ID, un temps de pause dans leur périple. Au départ, l’histoire n’apparaît que par certaines traces visuelles, la rumeur commence à se propager. Création in situ, Macadam Vacher est une histoire itinérante qui se raconte différemment en fonction aux lieux où elle se joue.
Ce spectacle se déroule en 3 actes et un rendez-vous final.

1er acte : L’arrivée où le temps de la rumeur
Jour J – 1. Soir, entre chien et loup. Les boutiques ont tiré leurs rideaux, les habitants s’apprêtent à dîner. Traversée furtive du duo destinée à lancer la rumeur : sac à dos, bruit des bidons et des cloches… Le lieu ressemble à un village, « un bon endroit pour faire une pause ».
Cette déambulation est proposée près des lieux d’action. C’est la première approche, la première accroche.
Des traces la nuit… « Il est passé par ici, ils repasseront par là. ». L’installation nocturne laissera des traces visibles le matin. Elles apparaîtront progressivement au public durant trois jours, suscitant questionnements et clins d’œil, ici des flaques de lait, là des traces de sabots, plus loin des bouses en chocolat, ou quelques bottes de paille, etc.

2ème acte : La rencontre où le temps des humains
Jour J et Jour + 1 : l’intégration et l’implantation. Pendant ces deux jours, M. Robert est seul, sans sa vache ; c’est lui le phénomène. À présent, il se sent partout chez lui. En quelque lieu où il arrive, il s’installe comme s’il en faisait partie. Il s’introduit en douceur dans la vie quotidienne des habitants.
M. Robert
C’est un personnage ouvert aux autres. Il échange facilement, avec bienveillance, et commence à narrer par bribes son histoire, utilise le « on » plutôt que le « je »…
ID est en toile de fond. Il apparaît costume à la main.
Son goût de l’hospitalité l’amène à inviter des gens du cru chez eux, dans leur quartier ou leur village. Ainsi, grâce à M. Robert, ils visitent et redécouvrent leur propre lieu de vie. Et puis il y a son quotidien ordinaire extra. Se nourrir, se raser… Il se change lors d’une rencontre chez l’un, lave sa paire de gants ou répare une chaussette chez l’autre…
Mais avant tout M. Robert prépare la venue d’ID. Il marque les lieux de pause possibles pour elle, cherche les meilleures terres à brouter. Il recherche les sources, les vestiges des sources et contacte les arbres. « Tout est un tout », dit-il.
Durant cet acte, M. Robert tisse des liens avec les habitants et leur donne rendez-vous pour le lendemain en fin d’après-midi.

3ème acte : Les retrouvailles ou le temps de la vache
J + 3. C’est le temps de la sacralisation de la vache. L’objectif est d’amener le public à porter son regard de consommateur vers un imaginaire plus riche, plus « cosmique ».
« C’est une vache à lait ou une vache à viande ? »
« Ni l’une ni l’autre, c’est une déesse. Elle est bien plus près de Hathor que de la salle de traite ou de l’abattoir. »
Cependant l’heure de la traite approche : le rendez-vous qui a été donné aux habitants, en fin d’après-midi.
La traite, ce moment fort qui appartient à la mémoire collective intemporelle, balance entre le pot de départ préparé par M. Robert et une conférence « improvisée ». Il s’achèvera par le départ du duo vers d’autres contrées. Il débute par une « transhumance inversée ». Le public, bidons et cloches en main, portant la paille et le matériel de traite, est invité à accompagner ID…
Balade bucolique, au parfum d’enfance, parade amusante qui emmène tout le monde vers une destination inconnue.
L’arrivée, sous l’arbre à raconter.
La tentative de traite qui va s’y dérouler – et la perte de ce geste immémorial – est le point de départ d’une situation qui va rapidement devenir absurde : traite intensive, avec ses gestes mécaniques, poudre pour nourrissons, pâte molle Vache qui rit, jusqu’à devenir un jus d’argile qui déborde des bidons et finit sur la peau d’ID, pareil à des peintures rupestres. La transhumance s’est inversée, du produit qu’est devenu l’animal domestique, au mythe originel et à sa vénération magique ou mystique.

Escales artistiques : Grains de sable et poétique de l’imaginaire
A partir du projet artistique nous avons imaginé un scénario pédagogique construit en 6 escales. Une idée forte guide notre démarche ; la classe de terminale sera initiée au théâtre d’immersion. Elle partagera l’envers de la proposition artistique, pour mieux saisir son propos, son regard.
In fine, il s’agit d’inviter les élèves à percevoir un logiciel différent du leur, à y être initié, à y participer.

La résidence de création, la présence durable d’un artiste dans l’établissement peut accompagner des changements de regards, amener la communauté éducative à questionner une vérité, une organisation. L’artiste invité va porter un regard neuf sur l’environnement de l’établissement et y instiller de la poésie.

6 escales de Novembre à Mai.
1. Novembre 2017 : Le premier rendez-vous, la surprise.
16 Novembre, 8h30 Mr Robert s’invite au lycée. Cette première rencontre est le temps de la surprise, de la rumeur. Qui est cette personne, que fait-elle à Caulnes, pourquoi s’est-elle invitée ?
Le personnage rencontre des élèves, des agents étonnés, amusés.
La veille, le directeur adresse ce message aux agents. « J’ai eu la visite surprenante d’un ancien élève du lycée (1978) qui m’a demandé autorisation de venir revoir le lycée. J’ai eu l’impression, et après ce qu’il m’a dit qu’il venait de quitter son travail pour faire un point sur sa vie. Il vient de Genève, il a fait toute cette route. Je lui ai donné mon autorisation. J’avais oublié mon absence aujourd’hui. Faites lui bon accueil, il est plutôt sympathique. Je lui ai proposé de manger là. »

2. Le temps de l’initiation : création d’un « second rang », constitution de la classe complice
17 Novembre. C’est la rencontre avec la classe de terminale. Les élèves vont être mis dans le secret à travers la rencontre avec Didier Loiget. C’est le temps de la surprise, du partage d’expérience, de la rencontre avec l’artiste. Ce matin, la classe s’attend à rencontrer un artiste dans le cadre d’un atelier d’expression théâtrale. Vous avez vu un homme hier ? Oui ! Il était étrange et sympathique, c’était qui ?
La perruque tombe, le grain de sable est posé, les échanges peuvent commencer.
Récit de vie, démarche artistique, lien aux arts de la rue, pourquoi un théâtre de l’invisible, intervention sur ce que sont les arts de la rue.
Les élèves cherchent à comprendre la finalité de la démarche : pourquoi perturber le quotidien ; en agriculture ? Un élève intervient : « c’est vrai qu’en agricole on a le nez dans le guidon, on ne se pose plus de questions, ça peut nous faire du bien. »

3. Résidence d’immersion : une expérience partagée autour d’une pratique commune
Mars 2018, durant 3 journées banalisées, Didier Loiget revient au lycée à la rencontre des élèves de la classe complice. Il s’agit cette fois-ci de développer une pratique commune partagée. Les élèves vivent ces 3 jours au rythme de l’artiste : échauffements, balades, temps d’écriture, mise en voix et pratique théâtrale, mises en situation, temps d’expérimentations autour du théâtre de l’invisible dans l’enceinte du lycée. Les élèves vont alors commencer à élaborer un scénario pour pratiquer un théâtre de l’invisible dans l’espace public de Caulnes.
La classe est perturbée mais accepte le travail : se déplacer – se concentrer – observer – relâcher.
Travail sur le corps : intention – rythme – intensité – énergie.
Travail sur l’autre : accepter – sans juger.
L’artiste insiste : « Être centré sur sa proposition avec la personne qui est juste devant soi ; c’est la seule façon d’être juste. » - « Oubliez le regard des autres et l’image de ce qu’il faut faire ou pas. Faites confiance au mouvement spontané et créatif ; laissez vous portez par l’instant. »
Dernier jour, Alice Lang, médiatrice culturelle du Fourneau vient recevoir les témoignages de la classe. Les esprits sont vidés, concentrés. « C’est intense et perturbant, il était temps que ça se termine ». « On a appris à mieux nous connaître, mieux prendre en compte les autres, mieux voir ce qui nous entoure ». Un débat sur le rapport au temps dans le travail agricole s’installe.
« c’est sûr il ne voit pas le monde comme nous... mais c’est bien finalement de partager une autre vie ».
Ce temps est aussi celui de la présentation de l’évaluation certificative. Chacun-e devra être capable :
De caractériser le théâtre de rue, d’immersion et le travail de l’artiste Didier Loiget.
De faire le point sur les compétences développées (imaginaire – observation – écriture)
De répondre à la question : « En quoi la venue de Macadam Vacher nous interroge -t-elle sur l’évolution du monde agricole et rural ? »

4. Représentation : Macadam Vacher au lycée agricole
Du 16 au 19 Avril le personnage du maître d’hôtel revient plusieurs jours dans les environs et s’arrête au lycée : récit écrit se clôturant par l’heure de la traite, RDV donné à tous les lycéens, aux agents, aux habitants. La classe complice joue son rôle de second rang . Diffusion de la rumeur dans le lycée, dans le respect du secret, service d’une soupe à la fin de « la traite », en jeu.
Au moment où s’écrivent ces mots nous n’avons pas encore vécu l’heure de la traite. Nous sommes dans le doute, l’excitation. Je crois néanmoins que cette expérience place l’action culturelle et l’expérience artistique au cœur du rôle de la création : perturber, questionner par son propos mais aussi par son langage : poésie, imaginaire, vibrations.
La forme que propose l’artiste est un levier pour provoquer d’autres regards, d’autres vérités. La forme proposée par l’action culturelle est là pour accompagner, mettre en dialogue, placer en perspective.

5. Le temps de l’expérimentation publique : les élèves jouent avec leurs propres codes et leur propre environnement.
Les 14 et 15 Mai, Didier Loiget revient à Caulnes pour travailler avec les élèves à la préparation d’une expérimentation publique. 2 jours pour se remettre dans le corps et en voix, pour repréciser le scénario et réaliser une proposition théâtrale dans l’espace public à Dinan.

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